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Les douze qui ont dit non

En 1931, le régime fasciste de Mussolini impose un serment de fidélité à tous les professeurs d'université italiens. Ils doivent jurer de former des citoyens « dévoués à la Patrie et au régime fasciste ». Sur plus de 1 200 professeurs, seuls 12 refusent cette capitulation. Ce geste de résistance leur coûte cher : ils sont immédiatement démis de leurs fonctions et exclus de toutes les académies, condamnés à un isolement professionnel total.

Ernesto Buonaiuti, historien des religions à Rome. Mario Carrara, médecin légiste à Turin. Gaetano De Sanctis, historien de l'Antiquité, à Rome. Giorgio Errera, chimiste à Pavie. Giorgio Levi della Vida, spécialiste des études arabes à Rome. Fabio Luzzatto, juriste à Milan. Piero Martinetti, philosophe à Milan. Bartolo Nigrisoli, chirurgien à Bologne. Francesco Ruffini, canoniste à Turin. Edoardo Ruffini Avondo, juriste à Pérouse. Lionello Venturi, historien de l'art à Turin. Vito Volterra, mathématicien à Rome.

Douze noms. Douze destins brisés. Douze refus que l'histoire ne devrait jamais oublier.

Piero Martinetti, le philosophe de Milan, justifie son refus par un principe qui transcende la politique : il y voit un « impératif catégorique de conscience » qui lui impose « le sacrifice de l'intérêt personnel, pour témoigner de la vérité et de la dignité de la personne ». Cette phrase résume l'essence même de la liberté académique — le droit inviolable de chercher la vérité, même au prix de tout.

Leur sacrifice illumine une vérité que les générations futures doivent comprendre : il ne faut pas attendre la catastrophe totalitaire pour inscrire les libertés fondamentales dans le droit constitutionnel. C'est précisément cette leçon que l'Italie et l'Allemagne vont retenir dans les années suivantes.

La Gleichschaltung nazie

L'Italie n'était pas seule face au totalitarisme. En Allemagne, après l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, la machine de destruction universitaire se met en place avec une efficacité glaçante.

Ce qu'on appelle la « Gleichschaltung » — la « mise au pas » nazie — touche les universités dès les premiers mois du régime. Entre 15 et 20 % du corps professoral est purgé. Des milliers d'enseignants, des centaines de disciplines, disparaissent. Pas de débat parlementaire, pas de justification : la politique l'emporte sur le savoir.

Le symbolisme n'est jamais innocent. Le 10 mai 1933, en une seule nuit, 25 000 livres sont brûlés dans plus de 20 villes universitaires. Des œuvres de Thomas Mann, de Sigmund Freud, de tous ceux dont la pensée ne convenait pas. Les universités, qui auraient dû être des bastions de la raison critique, deviennent des instruments de propagande. Les professeurs restants doivent non seulement enseigner une version officielle de chaque discipline, mais aussi endoctriner. Les académies juives, libérales, socialistes sont anéanties en quelques mois.

Cette expérience restera dans la mémoire européenne comme un avertissement : sans protection juridique forte, l'université n'est qu'un édifice fragile face aux prétentions du pouvoir politique.

La Constitution italienne de 1948

Quinze ans après ces répressions, l'Italie sort du fascisme. La Constituent Assembly se réunit pour rédiger une nouvelle constitution. C'est un moment crucial, chargé d'une conscience historique aiguë. Les délégués qui siègent savent exactement quels régimes combattre : le fascisme qu'ils viennent de vivre, le nazisme qu'ils ont côtoyé.

C'est dans cette atmosphère que naît un accord remarquable, presque improbable. Un communiste, Concetto Marchesi — Latin professor à Catane —, et un démocrate-chrétien, Aldo Moro, collaborent malgré leurs divergences profondes. L'idéologie qui les sépare disparaît face à une priorité commune : protéger ce qui avait manqué sous le fascisme.

Leur travail aboutit à l'article 33 de la Constitution italienne, qui pose un principe simple et décisif : « L'art et la science sont libres, ainsi que leur enseignement. » Cette liberté n'est pas une faveur accordée par l'État. C'est un droit constitutionnel.

Marchesi, qui reporte la volonté de l'Assemblée constituante, le formule ainsi : « Dans l'école, la liberté est garantie aux enseignants et aux étudiants afin que toutes les forces de la pensée aient de la valeur. » Et l'article ajoute une protection complémentaire : l'autonomie universitaire elle-même est garantie. L'État ne peut pas prétendre contrôler l'université de l'intérieur. Chaque institution dispose de la capacité à se gouverner, à définir ses orientations, à choisir ses priorités de recherche.

C'est cette architecture constitutionnelle qui va inspirer le reste de l'Europe.

La Loi fondamentale allemande de 1949

Un an plus tard, en Allemagne, la même logique triomphe. Le Parlamentarischer Rat, qui rédige la Loi fondamentale allemande (Grundgesetz), compte parmi ses membres de nombreux défenseurs des libertés qui ont souffert sous le Troisième Reich. Ils ne rédigent pas un texte théorique. Ils rédigent un acte de défense contre la répétition d'une catastrophe.

L'article 5, alinéa 3 de la Loi fondamentale dispose : « Kunst und Wissenschaft, Forschung und Lehre sind frei » — « L'art et la science, la recherche et l'enseignement sont libres. »

Mais ce qui rend ce texte exceptionnellement puissant, c'est une subtilité juridique rarement remarquée du citoyen ordinaire. La plupart des droits fondamentaux dans la Grundgesetz comportent une réserve légale — Gesetzesvorbehalt — qui permet au législateur de les limiter par la loi « au nom de l'intérêt public ». C'est le cas, par exemple, de la liberté d'association, de la liberté de réunion, et de bien d'autres.

Mais pour la liberté académique, il n'y a pas de réserve légale. L'État allemand, volontairement, s'est lié les mains. Il peut dire : « Nous pouvons limiter votre liberté de réunion au nom de l'ordre public. » Mais il ne peut pas dire : « Nous pouvons limiter votre liberté de recherche et d'enseignement au nom de la sécurité publique. » Le constituant allemand, meurtri par l'expérience nazie, a décidé : cette liberté-ci est intouchable.

Et le juge constitutionnel allemand veille à cette promesse. Le 29 mai 1973, la Cour constitutionnelle fédérale rend le célèbre « Hochschulurteil » (BVerfGE 35, 79), qui établit que l'article 5, alinéa 3 garantit aux chercheurs un espace de liberté protégé contre toute ingérence de l'État. Cette décision est restée depuis une jurisprudence inébranlable, considérée par les spécialistes comme la protection constitutionnelle la plus forte de la liberté académique au monde.

Soixante-trois ans après cette décision fondatrice, elle continue de fonctionner. L'Allemagne n'a pas connu de nouvelles tentatives de museler ses universités précisément parce que ce droit était inscrit en lettres d'or dans la Grundgesetz, défendu par une Cour constitutionnelle indépendante, soutenu par une culture juridique qui prend le texte au sérieux.

La leçon

Ces deux expériences constituent une leçon dont la clarté ne souffre pas d'ambiguïté. L'Italie et l'Allemagne ne se sont pas dit : « Peut-être qu'un jour, si la tyrannie revient, nous regretterons de ne pas avoir protégé la liberté académique. » Non. Elles ont dit : « Nous venons de vivre l'une des pires catastrophes humanitaires de l'histoire. Nous savons exactement comment les universités ont été corrompues, marginalisées, transformées en instruments idéologiques. Nous ne reconnaîtrons pas cette erreur. Nous la prohibons, dès aujourd'hui, au plus haut niveau de notre ordre juridique. »

On n'a pas besoin d'attendre le pire pour se en protéger. La prudence des démocraties consiste à apprendre des horreurs d'hier pour esquiver les pièges de demain. C'est ce que l'Italie et l'Allemagne nous enseignent en cette année 2026.