Retour au dossier

L'affaire Berkeley

En septembre 2025, l'Université de Californie à Berkeley a transmis à l'administration Trump les noms de 160 étudiants, enseignants et membres du personnel dans le cadre d'une enquête fédérale sur l'antisémitisme. Parmi ces noms figurait Judith Butler, une philosophe de renommée mondiale qui a reçu un doctorat honoris causa de l'Université de Liège.

L'ironie tragique de cette affaire réside dans le profil de Judith Butler elle-même. Butler est juive. Elle a perdu des membres de sa famille dans la Shoah. Elle est cofondatrice de Jewish Voice for Peace, une organisation défendant les droits humains de tous. Et elle figure sur une liste de suspects d'antisémitisme — uniquement parce qu'elle s'est exprimée en faveur de la cause palestinienne.

Ce n'est pas un scénario dystopique. C'est arrivé dans la première démocratie du monde. Et nous devons tirer une leçon de l'expérience étasunienne : sans statut juridique fort, la liberté académique ne résiste pas longtemps aux chocs politiques.

Cette affaire révèle une vérité troublante : même dans une démocratie établie, la liberté académique n'est pas auto-évidente. Elle nécessite une protection institutionnelle explicite pour résister aux pressions politiques. Les sources de cette affaire proviennent du San Francisco Chronicle, de Ha'aretz, d'Al Jazeera et de Democracy Now.

L'Academic Freedom Index

Pour documenter l'ampleur de cette menace, l'Institut V-Dem et l'Université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg ont développé l'Academic Freedom Index. Cet outil mesure la liberté académique dans 179 pays en se basant sur cinq indicateurs clés.

Les résultats sont alarmants. Depuis 2006, la proportion de la population mondiale jouissant d'une liberté académique réelle a chuté de 50 % à 33 % en 2023. Pire encore, 34 pays connaissent un déclin significatif de leurs protections académiques. Et depuis 2020, l'Europe n'est plus épargnée par ce mouvement régressive.

Cette dégradation n'est pas limitée aux régimes autoritaires. Elle touche des démocraties établies en Europe et ailleurs, suggérant que la liberté académique est une conquête fragile qui ne peut jamais être tenue pour acquise.

Le Monitor du Parlement européen

Le Parlement européen, conscient de cette menace, a créé un Forum for Academic Freedom, présidé par Christian Ehler du PPE. Cet organe publie chaque année l'Academic Freedom Monitor à travers le Panel for the Future of Science and Technology (STOA).

Le rapport 2025 identifie six catégories de menaces pesant sur la liberté académique en Europe :

1. Les ingérences politiques directes
2. Les pressions économiques
3. Les pressions communautaires internes
4. Les pressions sociétales
5. Les pressions internationales
6. Les menaces numériques

Côté chiffres concrets, le rapport 2025 documente des violations liées au seul conflit Gaza-Israël dans sept États membres de l'Union européenne. Les ingérences politiques sont explicitement documentées au Danemark, en Pologne, en Croatie, en Suède, en Grèce et aux Pays-Bas.

Le 17 janvier 2024, le Parlement européen a adopté, par 461 voix contre 34, une résolution recommandant un acte législatif européen pour protéger la liberté de la recherche scientifique (2023/2184(INL)). Ce résultat massif, obtenu au-delà des clivages habituels, montre que la protection de la liberté académique n'est pas une cause marginale, mais une préoccupation centrale pour les démocraties européennes.

Une menace transpartisane

Il est crucial de souligner que les menaces à la liberté académique ne proviennent pas d'un bord politique unique. Elles émanent de gouvernements de droite, du centre et de gauche, révélant que le problème réside dans les dérives illibérales du pouvoir politique, indépendamment de son orientation idéologique.

En France, c'est le gouvernement d'Emmanuel Macron, par la voix de sa ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal, qui a déclaré sur CNews en février 2021 que « l'islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble, et l'université n'est pas imperméable ». Le CNRS, interrogé sur cette notion, a répondu que l'islamo-gauchisme « ne correspond à aucune réalité scientifique ».

En Allemagne, c'est la CDU — le grand parti conservateur européen — qui a porté des résolutions au Bundestag dont des chercheurs alertent qu'elles entravent la liberté académique, selon les rapports de Human Rights Watch de novembre 2024.

Au Royaume-Uni, c'est le ministre Conservateur Gavin Williamson qui a créé un mécanisme permettant de sanctionner financièrement les universités — paradoxalement, au nom de la « liberté d'expression », selon un rapport de la BBC de mai 2021.

Au Danemark, en 2021, le Parlement a condamné l'« activisme excessif » dans les universités, avec le soutien des libéraux-conservateurs. Cette prise de position a suscité l'indignation de 3 000 chercheurs qui ont signé une lettre d'alerte collective.

Plus proche de nous, en 2025, l'ambassade des États-Unis en Belgique a envoyé un questionnaire aux universités flamandes les interrogeant sur leur positionnement concernant la diversité, les « idéologies de genre », la justice climatique et les relations internationales avec des pays tels que la Chine et la Russie. Du côté francophone, l'agence de développement américaine USAID a adressé des questionnaires à plusieurs chercheurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

La liberté académique n'est menacée ni par la gauche ni par la droite en particulier. Elle est menacée par le pouvoir politique dans des dérives illibérales. C'est précisément pour cela qu'elle doit être placée au-dessus des considérations partisanes.

Cette constatation est fondamentale : la défense de la liberté académique n'est pas une question de clivage gauche-droite, mais une question de défense des institutions démocratiques face aux intrusions arbitraires du pouvoir politique, indépendamment de son orientation.