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Monsieur le Bourgmestre, chers collègues,

Ernesto Buonaiuti, historien des religions à Rome. Mario Carrara, médecin légiste à Turin. Gaetano De Sanctis, historien de l'Antiquité, à Rome. Giorgio Errera, chimiste à Pavie. Giorgio Levi della Vida, spécialiste des études arabes à Rome. Fabio Luzzatto, juriste à Milan. Piero Martinetti, philosophe à Milan. Bartolo Nigrisoli, chirurgien à Bologne. Francesco Ruffini, canoniste à Turin. Edoardo Ruffini Avondo, juriste à Pérouse. Lionello Venturi, historien de l'art à Turin. Vito Volterra, mathématicien à Rome1.

Douze noms. Douze professeurs d'université.

En 1931, le régime de Mussolini impose un serment de fidélité à tous les universitaires italiens. Ils doivent jurer de former des citoyens « dévoués à la Patrie et au régime fasciste. » Sur plus de 1 200 professeurs, douze refusent. Ils sont immédiatement démis, exclus de toutes les académies, condamnés à un isolement professionnel total. Ce sont des non-jurors.

Piero Martinetti justifiera son refus comme un impératif catégorique de conscience : « je serai heureux que Votre Excellence me donne la possibilité de mettre en lumière que (ma démarche) ne procède pas d'une disposition rebelle et arrogante, mais de l'impossibilité morale d'aller à l'encontre des principes qui ont régi toute ma vie. »

Si je commence par ces noms, c'est parce que la motion que nous vous présentons ce soir a précisément pour objet de faire en sorte qu'il n'y ait plus besoin de héros individuels pour protéger la liberté académique. Mais que ce soit le droit, inscrit dans notre Constitution, qui les protège.

Les leçons de l'histoire

L'Italie a tiré les leçons de cette période. En 1948, l'Assemblée constituante — où notamment un communiste, Concetto Marchesi, et un démocrate-chrétien, Aldo Moro, collaborent malgré leurs profondes divergences — inscrit dans la Constitution que « l'art et la science sont libres, ainsi que leur enseignement. »3

L'Allemagne suit la même voie un an plus tard. Après les purges nazies — 15 à 20 % du corps professoral éliminé4, 25 000 livres brûlés en une nuit dans plus de 20 villes universitaires5 —, la Loi fondamentale de 1949 consacre que « l'art et la science, la recherche et l'enseignement sont libres. » Ce n'est pas une déclaration d'intention. C'est un droit fondamental, sans réserve légale, (ohne Gesetzesvorbehalt) dont la Cour constitutionnelle fédérale garantit le respect depuis 19736.

Ces deux constitutions ont été écrites au lendemain de régimes totalitaires. On n'a pas besoin d'attendre le pire pour s'en protéger.

L'urgence contemporaine

Chers collègues, je ne parle pas d'un passé lointain. Je parle de septembre 2025 — il y a six mois.

L'Université de Berkeley, en Californie, a transmis à l'administration Trump les noms de 160 étudiants, enseignants et membres du personnel dans le cadre d'une enquête fédérale sur l'antisémitisme7. Parmi eux, Judith Butler — philosophe de renommée mondiale, docteure honoris causa de notre Université de Liège8.

Judith Butler est juive. Elle a perdu des membres de sa famille dans la Shoah. Elle est cofondatrice de Jewish Voice for Peace. Et elle figure sur une liste de suspects d'antisémitisme — parce qu'elle s'est exprimée en faveur de la cause palestinienne9.

Ce n'est pas un scénario dystopique. C'est arrivé dans la première démocratie du monde. Et nous devons tirer une leçon de l'expérience étasunienne : sans statut juridique fort, la liberté académique ne résiste pas longtemps aux chocs politiques.

Un déclin documenté

L'affaire Berkeley n'est pas un cas isolé. L'Academic Freedom Index, qui mesure la liberté académique dans 179 pays, documente un déclin significatif dans 34 pays10.

Depuis 2020, l'Europe n'est plus épargnée par ce déclin. Le Parlement européen — à travers son Forum for Academic Freedom, présidé par Christian Ehler du PPE — publie chaque année un Academic Freedom Monitor qui identifie six sources de menaces. Le rapport 2025 documente des atteintes à la liberté académique dans sept États membres de l'Union européenne liées au seul conflit Gaza-Israël. Il documente des ingérences politiques au Danemark, en Pologne, en Croatie, en Suède, en Grèce, aux Pays-Bas11.

Le 17 janvier 2024, le Parlement européen a adopté, par 461 voix contre 34, une résolution recommandant un acte législatif européen pour protéger la liberté de la recherche scientifique12. 461 voix. Ce n'est pas une cause marginale.

Une menace qui traverse l'échiquier politique

Et je veux être très clair sur un point : cette menace n'est pas l'apanage d'un bord politique.

En France, c'est le Gouvernement d'Emmanuel Macron, par la voix de sa ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, qui a déclaré sur CNews en février 2021 que « l'islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble, et l'université n'est pas imperméable », avant de demander une enquête du CNRS sur les universités. Le CNRS lui-même a répondu que l'islamo-gauchisme « ne correspond à aucune réalité scientifique. »13

En Allemagne, c'est la CDU — le grand parti conservateur européen — qui a porté des résolutions au Bundestag dont des chercheurs alertent qu'elles restreignent la liberté académique14.

Au Royaume-Uni, c'est le Conservateur Gavin Williamson qui a créé un mécanisme permettant de sanctionner financièrement les universités — paradoxalement, au nom de la « liberté d'expression. »15

Au Danemark, en 2021, le Parlement a condamné l'« activisme excessif » dans les universités, avec le soutien des libéraux-conservateurs. 3 000 chercheurs ont signé une lettre d'alerte16.

En Belgique, en 2025, l'ambassade des États-Unis en Belgique a envoyé un questionnaire aux universités flamandes leur demandant de se positionner sur des sujets liés à la diversité, aux « idéologies de genre », à la justice climatique et aux relations internationales avec des pays tels que la Chine et la Russie17. Côté francophone, l'agence de développement américaine USAID a envoyé un questionnaire à plusieurs chercheurs en Fédération Wallonie-Bruxelles18.

La liberté académique n'est menacée ni par la gauche ni par la droite en particulier. Elle est menacée par le pouvoir politique dans des dérives illibérales. C'est précisément pour cela qu'elle doit être placée au-dessus des considérations partisanes.

Le précédent belge et la dynamique en cours

Notre propre Constitution nous offre un précédent éclairant. L'article 10 garantissait déjà que tous les Belges sont égaux devant la loi. Et pourtant, en 2002, le Constituant a jugé nécessaire d'ajouter l'article 10bis pour affirmer explicitement l'égalité entre les femmes et les hommes19. Pourquoi ? Parce qu'une protection générale, même sincère, ne suffit pas lorsqu'un droit est structurellement menacé. Nommer un droit dans la Constitution, c'est le rendre visible, justiciable et prioritaire.

C'est exactement la même logique pour la liberté académique. Les libertés d'expression et d'enseignement existent dans notre texte fondamental, mais elles ne couvrent pas adéquatement les spécificités de la liberté académique — tout comme l'égalité générale ne couvrait pas adéquatement l'égalité de genre.

Et nous ne sommes pas seuls. Le 7 juillet 2025, les dix recteurs et rectrices des universités belges — francophones et néerlandophones, CRef et VLIR réunis — ont lancé un appel solennel pour défendre la liberté académique. Ils écrivent que celle-ci « n'est pas un privilège, mais l'un des piliers essentiels d'une société libre. » En France, le rapport Balme20 recommande la constitutionnalisation. Le Sénat français s'est saisi du sujet21. L'article 13 de la Charte européenne des droits fondamentaux dispose déjà que « la liberté académique doit être respectée22. » La dynamique est là. La Belgique ne peut rester en retrait.

Liège, ville de savoir

Et Liège, en particulier, est légitime pour envoyer ce signal.

Notre ville entretient un lien organique avec son université. Des milliers de chercheurs, dont de nombreux étrangers qui ont choisi Liège, vivent et travaillent sur notre territoire. La recherche irrigue notre économie, notre culture, notre santé. En votant cette motion, nous leur envoyons un message : Liège est à vos côtés. Liège reconnaît que votre liberté de chercher, d'enseigner, de publier, de douter et de contredire n'est pas un privilège — c'est une condition de notre démocratie. Et Liège agit pour qu'elle soit protégée au plus haut niveau de notre ordre juridique.

En 1316, la Paix de Fexhe — notre Magna Charta23 liégeoise — posait déjà le principe qu'aucun citoyen ne pouvait être jugé arbitrairement, que le prince devait respecter les lois du pays, et qu'aucune réforme ne pouvait se faire sans le consentement du « sens du pays. »24 Sept siècles plus tard, cette tradition liégeoise de défense des libertés fondamentales contre les caprices du prince est intacte. C'est cette même tradition que nous honorons ce soir.

La liberté académique n'est pas un privilège corporatiste. C'est elle qui permet la compréhension du changement climatique, le développement de vaccins, l'analyse critique des politiques publiques. Elle bénéficie à toute la société. C'est un outil au service d'une finalité qui dépasse son bénéficiaire — comme le rappelle notre motion.

Conclusion

Chers collègues,

En 1931, sur plus de 1 200 professeurs italiens, seuls douze ont trouvé le courage de refuser. La pression sociale et institutionnelle était trop forte. L'inscription de la liberté académique dans la Constitution vise précisément à ce que demain, il n'y ait plus besoin de héros individuels. À ce que le droit constitutionnel protège ce que la conscience seule ne suffit pas toujours à défendre.

Cette motion demande au Collège de transmettre notre soutien aux autorités académiques, aux parlementaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Parlement fédéral. C'est un geste modeste. Mais chaque signal politique compte pour construire le consensus nécessaire à une révision constitutionnelle.

Marchesi, le rapporteur communiste de la Constitution italienne, écrivait : « Dans l'école, la liberté est garantie aux enseignants et aux étudiants afin que toutes les forces de la pensée aient de la valeur.25 » Il travaillait main dans la main avec Aldo Moro, le démocrate-chrétien. Ce soir, je vous invite à faire de même : voter cette motion au-delà de nos clivages, parce que la liberté académique est un bien commun.

Je vous remercie.

Notes

  1. Nicoletta Perlo, « Les universitaires italiens face au régime fasciste. La résistance individuelle des douze professeurs qui dirent "non" à Mussolini », Maître de conférences de droit public, Université Toulouse 1 Capitole.
  2. Lettre de Piero Martinetti à Balbino Giuliano, Ministre de l'Éducation Nationale du gouvernement de Mussolini, 1931.
  3. Article 33 de la Constitution de la République italienne.
  4. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich.
  5. Richard Ovenden, Burning the Books: A History of the Deliberate Destruction of Knowledge.
  6. Le 29 mai 1973, la Cour constitutionnelle fédérale a rendu son célèbre « Hochschulurteil » (BVerfGE 35, 79), établissant que l'article 5, alinéa 3 de la Loi fondamentale garantit au scientifique un espace de liberté protégé contre les ingérences de l'État.
  7. San Francisco Chronicle, 11 septembre 2025.
  8. Archive 15ème Jour du mois, novembre 2015.
  9. Judith Butler, philosophe en tout genre, Arte.
  10. Academic Freedom Index, update 2025.
  11. Academic Freedom Monitor 2025, Panel for the Future of Science and Technology (STOA), Parlement européen.
  12. Résolution du Parlement européen du 17 janvier 2024 contenant des recommandations à la Commission sur la promotion de la liberté de la recherche scientifique dans l'UE (2023/2184(INL)).
  13. Le Monde, 17 février 2021.
  14. Human Rights Watch, 11 novembre 2024.
  15. « Universities could face fines over free speech breaches », BBC, 12 mai 2021.
  16. European Communication Research and Education Association, 30 juin 2021.
  17. Academic Freedom Monitor 2025, Panel for the Future of Science and Technology.
  18. Compte rendu analytique du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
  19. Julien Pieret et Joëlle Sautois, « 40 ans de féminisation de la démocratie belge ».
  20. Stéphanie Balme, « Défendre et promouvoir la liberté académique. Un enjeu mondial, une urgence pour la France et l'Europe », France Universités, octobre 2025.
  21. Sénat (France), 11 février 2026.
  22. Charte des droits fondamentaux de l'UE, article 13.
  23. En référence à la Magna Charta (1215) et à la Magna Charta Universitatum, 1988, Bologne.
  24. Christophe Masson, « La paix de Fexhe, de sa rédaction à la fin de la principauté de Liège », Bulletin de la Commission royale des anciennes lois et ordonnances de Belgique.
  25. La nascita della Costituzione, Le discussioni in Assemblea Costituente a commento degli articoli della Costituzione.